Que cache notre obsession des poils ?

Que cache notre obsession des poils ?

octobre 22, 2020 0 Par Julie

Derrière la question anodine des poils – en avoir ou pas ? – se joue une partition autrement plus complexe sur notre rapport au corps, à la féminité et à la sexualité. Décryptage. 

 

poils-jambes-obsession-pilou-pilou

 

“Jambes, maillot, aisselles, lorsque je sors de chez l’esthéticienne, j’ai l’impression d’être légère, belle et séduisante, raconte Mathilde, 37 ans. Comme si mon corps sortait d’hibernation. D’ailleurs, je ressens mieux le soleil sur ma peau, mes vêtements glissent plus facilement, j’ai toujours plus envie de faire l’amour ». 

Sociologie, ethnologie, psychologie, esthétisme, … Des dizaines d’essais en sciences humaines témoignent de notre fascination pour ces quelques millimètres d’animalité qui stimulent l’imagination. Et beaucoup d’autres choses. Bien sûr, il y a les extrémistes du tout ou rien. 

Et ce depuis toujours, comme l’explique Christian Bromberger, chercheur à l’Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (Idemec) et auteur de Trichologies, une anthropologie des cheveux et des poils (Bayard, 2010). Dans l’Antiquité, on trouve déjà la mention des « trichophiles » (de thrix, trichos, « poil », et philos, « qui aime », en grec ancien) comme des « tricophobes ». À Rome, les esclaves esthéticiennes traquent le poil des patriciennes soucieuses de leur hygiène. Pour cette même raison, mais aussi pour se distinguer des barbares hirsutes, les légionnaires combattent cheveux ras, visage imberbe. En Égypte ancienne, le physique glabre de la noblesse et des scribes est un marqueur social qui les différencie des esclaves, chevelus et poilus. 

En France, l’épilation suit l’influence plus ou moins forte de la religion chrétienne, qui, au Moyen Âge, impose de ne pas toucher à ce que, par nature, Dieu a donné. Au XVIe siècle, la noblesse féminine, qui souhaite paraître diaphane, s’épile ou se rase le haut du front pour ressembler à Marie Stuart. Imams, rabbins, popes et autres religieux affichent quant à eux, et depuis toujours, une barbe bien fournie. 

 

Religion, climat, hygiène, morale… Les raisons de garder ou non les poils se succèdent autant qu’elles se contredisent.

Mais revenons à nous, ici et aujourd’hui. Il y a d’un côté les poils qui poussent inexorablement – sur la tête, sur le corps, sur le pubis – et, de l’autre, des armes d’épilation massive toujours plus nombreuses, toujours plus performantes. Entre les deux, il y a nous, avec plus ou moins de poils, selon nos préjugés, nos fantasmes, nos contraintes. 

 

influenceuse-mannequin-poilue-piloupilou

 

À moins d’être dotée d’un tempérament très nature façon allemande, espagnole ou portugaise, ou d’être provocatrice et assez courageuse, comme Julia Roberts montrant ses aisselles velues en 1999, à la première du film Coup de foudre à Notting Hill, à Londres (l’actrice n’a jamais réitéré l’exploit et s’est abstenue de tout commentaire pileux militant), cela fait longtemps que les poils n’ont plus le droit d’exister publiquement sur les jambes et les aisselles des femmes. 

 

Vie publique, vie privée, le lisse domine… 

Un simple coup d’œil aux corps qui s’étalent à la une des magazines, dans la rue et bientôt sur la plage suffit à vérifier qui, du duel rasoir versus poil, est sorti vainqueur ! Le lisse l’emporte en société. Une victoire que confirme l’ethnologue Juliette Sakoyan, auteur du mémoire De la cire au laser : l’adieu au poil dans la société contemporaine : « Les canons actuels de la féminité résident dans un idéal de peau douce, qui appelle la caresse et évoque la jeunesse, l’innocence. » Et de préciser que l’épilation s’inscrit d’emblée dans la triade de notre quête du lisse : pas de poils, pas de graisse, pas de rides. 

S’épiler va donc de soi, et l’arsenal « antipoils » s’enrichit de nouvelles technologies toujours plus efficaces. Sans oublier les auxiliaires de type gels douches qui facilitent le rasage, déodorants et crèmes qui freinent la repousse des poils, laissent la peau nette et soyeuse… Pour la plupart des femmes, l’épilation est devenue un geste aussi banal que le brossage des dents : 87 % déclarent la pratiquer régulièrement, 12 % lorsque le poil est visible, 1 % jamais, selon l’enquête Ipsos pour Nair Les Françaises et l’épilation (2006, mise à jour en 2009).

 

Paradoxe poilant, à l’heure du retour au naturel, la « déforestation » du corps féminin, comme aujourd’hui celle du corps masculin, est donc devenue la norme. 

En publiant une enquête sur les nouvelles tendances de l’épilation pubienne (Les nouvelles tendances de l’épilation maillot, 15 janvier 2010), le magazine Elle a créé l’événement, ouvrant le débat sur la banalisation du « jardin secret », ou comment le cœur de l’intime devient sujet – objet ? – de mode. Choix personnel, simple désir d’être bien dans un corps sans poils, soumission plus ou moins consciente au diktat esthétique de la mode ? Même Le Monde dans son article La tyrannie de l’épilation (7 mars 2010) s’interroge : souci hygiéniste ou influence indirecte des professionnelles du porno qui s’affichent glabres sur Internet ? C’est dire si la question passionne les experts, les spectateurs et, bien entendu, les premières intéressées. 

 

poils-jambes-obsession-pilou-pilou 2

 

Comme pour les autres endroits du corps, jambes ou aisselles, il existe autant de « trichophiles » que de « trichophobes », d’adeptes du pubis lisse que du buisson-ardent. Les psychanalystes voient dans les sexes épilés un refus de grandir (appelés « caractères sexuels secondaires », les poils témoignent de la maturité sexuelle) et une peur des rapports. Quant à celles et ceux qui éradiquent le poil dans un souci de distanciation vis-à-vis de la virilité et, d’une certaine façon, de l’animalité, ils devraient savoir que s’il y a un endroit où les animaux à poils n’en ont pas, c’est bien sur les parties génitales ! Un peu, beaucoup, partout, par endroits, de temps en temps, définitivement…, s’épiler va à l’encontre du laisser-aller de l’hiver et de la déprime. Et, une chose est sûre, l’été est la saison du lisse, de la légèreté et de la séduction. 

 

À quoi sert le poil ? 

À l’origine, le poil servait à nous isoler du froid et à réguler la température de notre corps, explique Joëlle Sebaoun, dermatologue. Aujourd’hui, il permet de conserver le film hydrolipidique de la peau : la glande sébacée guide le sébum (sécrétion grasse et hydratante) le long du poil vers l’extérieur. Une fois la peau épilée, l’hydratation se fait donc moins bien. Le poil ne se contente pas de retenir l’eau, il retient aussi les odeurs, notamment sous les bras et sur le pubis, raison qui pousse les femmes, mais aussi les hommes, à s’épiler plus ou moins intégralement. Appelés « caractères sexuels secondaires », les poils témoignent de la maturité sexuelle, et ont également pour fonction de conserver les odeurs sexuelles – les phéromones –, qui émettent un puissant signal érotique. 

 

Les méthodes d’épilation Non définitives 

  • Le rasoir (jambes et aisselles) : indolore, rapide et peu coûteux. La peau est impeccable, mais les poils repoussent en vingt-quatre heures, plus drus. Se raser tous les jours irrite les peaux sensibles. 

 

rasoir-femme-piloupilou

 

  • Les dépilatoires chimiques (jambes, aisselles, maillot) : rapides et indolores. En crème ou en lotion, ils détruisent la kératine de la partie extérieure du poil. La peau est douce, et les poils repoussent en deux ou trois jours. 
  • Les épilateurs électriques (jambes, aisselles pour les plus courageuses) : rapides, un peu douloureux et plus chers à l’achat. Ils arrachent les poils, qui repoussent en deux ou trois semaines, plus fins. Quelques-uns peuvent rester sous la peau, d’où l’intérêt d’effectuer un gommage préalable. 
  • Les cires à épiler (jambes, aisselles, maillot, à domicile ou en institut) : méthode plus ou moins douloureuse selon les zones et la sensibilité de chacun. Les poils réapparaissent au bout de deux à trois semaines, plus fins. Efficace même sur les poils courts, l’épilation à la cire chaude est la plus utilisée, bien que les femmes affichent désormais une 
  • préférence pour l’épilation orientale « à froid », qui laisse le système veineux et les capillaires sanguins en paix. 
  • La lampe flash (une nouveauté) : elle est en passe de détrôner les épilateurs électriques. Il suffit de flasher les zones à épiler. Les impulsions lumineuses déclenchent une chaleur qui cible la mélanine du poil et le brûle jusqu’au bulbe. Chose impossible s’il est blond clair, blanc ou roux. Les plus fiables : Lumea de Philips, 499 € ; I-Light de Remington, 399 € ; E-One, de E-Swin, 1 350 € (sur www.e-swin.com). 

 

Les méthodes d’épilation définitives 

  • L’épilation électrique à l’aiguille (maillot, lèvre supérieure) : seule méthode définitive sûre. Le médecin introduit une aiguille jusqu’à la racine du poil, qui est brûlé au moyen d’une légère décharge électrique. Efficace, elle est longue, et douloureuse sur les zones innervées (une crème anesthésiante peut être prescrite). Compter de 40 € à 80 € la séance (remboursée si le problème est hormonal). 
  • L’épilation au laser ou « épilation progressivement définitive » (visage, corps) : les lasers (Alexandrite, Diode, Yag, Long Pulse) utilisent la lumière, qui brûle le bulbe pileux. Doit être pratiquée par un médecin « lasériste » diplômé. Elle est efficace sur environ 80 % des poils, les 20 % restants devenant très fins. Compter de six à huit séances (de 220 € à 450 € la séance en fonction des zones). 

 

Les hommes, enfin décomplexés ! 

Laisser la toison ou tout raser ? Eux aussi sont partagés entre le désir d’une pilosité abondante… Signe extérieur de leur virilité… Et un corps glabre, musclé, façon gladiateur. Entre les cheveux qui tombent et la barbe qui pousse… Les hommes n’ont pas fini de se poser des questions sur leurs poils. Comme souvent, les modes et les tendances masculines trouvent leur origine dans le milieu homosexuel. Après les torses imberbes, les crânes rasés, les mentons lisses, sont réapparues la moustache et la barbe de trois jours ou plus fournie

Un dossier sur le retour du poil dans le magazine Têtu de mars 2010, Pour qui sonne le glabre ?, rappelle que « la barbe est la fille du bouc »… Lequel a fait son apparition chez les gays dès les années 1990… Après la déferlante épilatoire qui avait précédé. Depuis, ce fameux bouc gambade sur les mentons des mâles à peine pubères comme sur ceux d’âge plus avancé. 

Enfin décomplexés du poil, les hommes s’emparent de ces codes à leur façon.

« Nous ne sommes plus dans des stéréotypes gays », assure Guillaume Cadot, spécialiste des tendances de consommation. « Tous les modèles cohabitent chez tout le monde ». Avec ou sans poils, chacun choisit le modèle masculin qui lui convient. Alain Bernard, le glabre champion Olympique de natation des Jeux de Pékin, ou Sébastien Chabal, la montagne barbue de l’équipe de France de rugby. Michel, 38 ans, joue de la tondeuse sur son torse, très poilue. Sinon ils dépassent de son tee-shirt col en V. Serge, 41 ans, porte la barbe mais veille à la tailler tous les jours et à se raser dans le cou. « Sur le torse et les jambes, je trouve que c’est un signe de virilité. Mais les poils dans le dos, ça fait sale », avoue Pierre, 35 ans, qui, dès les premiers jours de l’été, passe par la case épilation. 

 

épilation-jambes-homme-poils-piloupilou

 

Les hommes fréquentent les instituts de beauté

Ils sont 20 à 30 % à demander l’épilation au laser aux dermatologues. Et un sur cinq à s’épiler, d’après l’enquête Ipsos pour Nair Les Français et l’épilation. L’influence des films porno agit-elle sur les plus jeunes ? À l’instar des filles, nombre des 18-25 ans n’hésitent plus à s’épiler pubis et testicules. Mais certains hommes… Comme certaines femmes… Choisissent de se libérer de cette guérilla permanente contre le poil en le laissant pousser. Se débarrassant du même coup de la contrainte du rasage. La barbe de trois jours symbolise cette envie de liberté, cet esprit « vacances, j’oublie tout ».

Conclusion de Guillaume Cadot : « La réapparition de la barbe de trois jours chaque jour de l’année ou du bouc taillé, au cinéma (George Clooney, Brad Pitt…), dans la mode (le couturier et réalisateur Tom Ford ou le mannequin indien Satya Oblette), chez les cadres pourtant rodés au rasage de près, marque un retour à une masculinité affichée que l’homme avait un peu perdue de vue ».

Un retour au naturel et à sa propre nature dont il veut tout de même garder le contrôle. 

 

Par Isabelle Artus